(Personnes très sensibles, attention: texte macabre. Mais je vais bien. Vous n'êtes pas obligés de lire cette description d'une morgue improvisée après le cataclysme du 26 décembre dernier).
"Cinq volontaires pour porter des corps, s'il vous plaît!"
La femme répète sa demande en anglais, puis repose sont mégaphone. Cinq heures de l'après-midi, six janvier 2005. Je viens d'arriver dans le "Wat" (un monastère bouddhiste comme il y en a 20.000 en Thaïlande) de la ville de Yaay-Yaaou (l'orthographe de cette transcription n'engage que ma responsabilité), dans le Sud du pays, où sont amenés les corps retrouvés par les secouristes qui explorent les zones sinistrées par le cataclysme qui s'est abattu sur l'Asie en ce matin du 26 décembre 2004, à l'heure où en Amérique du Nord, on réveillonnait.
On m'avait dit qu'il y avait encore besoin de volontaires par ici, sans me préciser de quel genre de travail il s'agissait. Mais je ne vais pas tarder à le savoir...
"Pom samaak!" (Je me porte volontaire), dis-je en Thaï à la femme qui avait parlé dans le mégaphone. Elle me répond en anglais:
"Quelle est votre profession?
-- Journaliste. Mais je viens pour aider, pas pour écrire.
-- Vous êtes volontaire pour ce soir, ou demain également?
-- Demain, après demain aussi, dis-je après avoir pris une décision instantanée.
-- Bien. Attendez quelques minutes, je vais m'occuper de vous", dit-elle avant de se tourner vers quelqu'un d'autre pour discuter de quelque urgence. Le temple grouille de monde. Des soldats et des policiers en uniforme côtoient des personnes revêtus de combinaisons blanches ressemblant à des scaphandres.
Après quelques minutes, la jeune femme (elle s'appelle Miaou, prononcez sur un ton montant, le ton que l'on utilise en français pour poser une question) trouve le temps de me demander mon nom, que je lui épelle en Thaï. Elle prend mes bagages (un petit sac à dos, une serviette contenant un MacIntosh portable, et ma caméra digitale), colle des étiquettes avec mon nom dessus, puis me désigne l'endroit où je dois me rendre. J'ai été "engagé" en sur le champ - visiblement, on n'a pas le loisir de perdre du temps ici.
Je reste sur place, indécis, n'ayant pas tout à fait compris où je dois aller. Miaou est en pleine discussion, et je ne veux pas l'interrompre. Un jeune Thaï vient à mon aide, et me fait signe de le suivre. On me donne une combinaison de plastique blanc que je dois enfiler, une paire de gants blanchâtres qui seront recouverts par une autre paire, rouge, ressemblants aux gants que l'on utilise pour faire la lessive. Je dois ensuite ôter mes chaussures pour revêtir une paire de bottes, et suis soulagé de constater qu'il y en a à ma taille (46 de préférence). Une jeune thaïe enroule du ruban adhésif autour de mes chevilles et de mes poignets, puis me donne un masque type "masque à poussière".
Je suis le groupe de volontaire vers l'intérieur du temple, ne comprenant toujours pas ce que je vais devoir faire.
Une jeune thaïe, Iren (prononcez "Aille-riine", comme "Irène" en anglais), me tend un petit bout de papier avec une série de lettres suivies de numéros, en me disant que moi et un collègue thaï devons chercher des corps marqués par ces numéros. Je ne comprends pas, lui fais répéter son explication, puis lui suggère de me parler thaï plutôt qu'anglais... Pourquoi les corps que je dois chercher auraient-ils des numéros?
"Je crois pourtant être claire", me dit-elle, toujours en anglais.
Le malentendu vient du fait que j'avais cru que l'on allait m'envoyer rechercher des corps sur une plage, alors qu'il s'agit de manutention avec les corps qui se trouvent ici...
Je reste perplexe, me retourne, puis, enfin, réalise la situation: l'endroit où l'on vient de me conduire est jonché de cadavres! Bizarrement, mes yeux, qui avaient pourtant vu ces corps, certainement, avaient réussi à ne pas me transférer cette information. Étrange phénomène... J'avais suivi le petit groupe de volontaires, parlé avec trois d'entre eux, sans voir le spectacle macabre que nous environne.
Je m´accroupis devant un corps verdâtre, mais manque de suffoquer en raison de l'odeur. Je me retourne, inspire à plein poumons, puis, retenant ma respiration, saisis la plaquette attachée au poignet droit du cadavre, pour le comparer à la liste que je tiens dans les mains. Moi et le Thaï l'opération sur d'autres corps, parfois après avoir ouvert la fermeture des sacs noirs en matière synthétique qui les contiennent.
Je n'avais jusqu'à présent que rarement eu l'occasion de contempler des cadavres. Et une telle chose, je n'aurais jamais pu l'imaginer. Cela ne semble pas être réel à mes yeux. Ces corps verdâtres évoquent des peintures (Jérôme Bosh, par exemple). Mais des peintures en trois dimensions, et qui sentent... Pas étonnant que les volontaires ne se bousculent pas au portillon, et que ma "candidature" ait été acceptée sur le champ.
Après la recherche évoquée plus haut (nous n'avons trouvé aucun des numéros de la liste), il faut transporter des sacs mortuaires vers des baraques de tôle où ils sont rangés sur de larges étagères. Je ne comprends pas encore grand-chose à ce qui se passe, mais vois tout de suite que je vais pouvoir me rendre utile: c'est de la manutention, et la manutention, porter, soulever, hisser, je connais un peu, j'ai été manoeuvre du bâtiment quand j'étais jeune, et ne suis pas encore vieux au point d'avoir perdu mes forces (Je vous rassure tout de même sur un point: Les corps sont toujours dans des sacs funéraires quand nous les transportons. Empoigner les corps directement, il y a des situations où cela doit se faire, mais c'est réduit au minimum).
"Comment vous sentez-vous?", me demande Miaou lorsque, la nuit tombée, débarrassé de ma combinaison de manutentionnaire funéraire, je reviens vers l'endroit où je m'étais porté volontaire.
"Je me sens bien."
C'est la vérité. Je savais ce qui s'était passé ici, et voir cette réalité n'est pas plus traumatisant que je la lire dans les journaux, que de l'entendre à la TV ou en écoutant la radio. La mort est dégoûtante, dans le sens physique du terme. Mais elle ne me traumatise pas plus maintenant qu'auparavant. Les corps que j'ai vu ne sont que des enveloppes en décomposition, de la charogne, mais ils ne sont pas, plus, les personnes qui les habitaient. Ces personnes sont parties, ou ont disparu, je ne sais, parce que je n'ai pas de certitudes quant à la vie après la vie. Mais la charogne d'un être humain n'est pas plus repoussante que celle d'un autre mammifère.
Tout le monde dort à mes côtés, et je ferais bien d'en faire autant, il est deux heures du matin ici, et je suis attendu dans le temple-morgue demain à huit heures.
Un Thaï en train de dormir sur le lit à ma gauche m'a expliqué l'un des problèmes qui se posaient: certaines religions, la juive par exemple, interdisent que l'on brûle les morts. Or, il y a des touristes israéliens parmi les victimes. Il n'est donc pas possible de brûler les morts après avoir pris des photos et prélevé des cellules pour examiner leur ADN.
J'ai beau être fortement pro-juif et pro-israélien, je trouve que là, la merveilleuse tolérance thaïe va peut-être trop loin. Il est vrai que les Juifs ne brûlent jamais leur morts, mais la religion juive dit aussi que les enterrements doivent se faire dans les trois jours, et ces trois jours sont déjà dépassés. Je crois que les Israéliens sont suffisamment intelligents pour pouvoir accepter que certains des leurs reviennent dans des urnes (les Juifs qui me lisent peuvent volontiers me donner leur avis).
Mais je ne sais encore pas grand-chose de ce qui se passe ici. Plus de nouvelles dans les jours qui viennent. Il faudra encore que je raconte une semaine passée en Birmanie, où j'ai appris la nouvelle du cataclysme. En attendant, j'expédie la présente grâce à un modem portable utilisant une carte de télépone mobile.
Ludwin,
Yaay-Yaaou, vendredi matin, 7 décembre 2005.
fischer@ludwin.net