Il n'y a, objectivement, que peu de risques pour que l'un ou l'autre d'entre vous ait l'occasion de voir "Fanchan", un film à petit budget sorti le 3 octobre en Thaïlande, et qui a d'ores et déjà vaincu, au box office, un dessin animé étasunien lancé au même moment avec grand fracas, racontant les aventures d'un poisson disneyesque...
Fanchan, moins dépaysant (pour les Thaïs), parle de la guerre... Pas une d'une guerre mondiale, ni d'aucune autre des monstrueuses "explications" armées ayant ensanglanté le 20ième siècle et, déjà, le début du 21ème... Non, il s'agit d'une guerre plus ancienne encore: de celle qui, depuis des millénaires, oppose les hommes aux femmes (ou l'inverse). C'est peut-être pour cela que "Fanchan", une histoire d'amour entre deux enfants, m'a fait pleurer plus que "Titanic", "Autant en emporte le vent", "Le Tambour" ou "Apocalypse Now". En dépit du fait que l'histoire se termine sur des sourires, que la scène la plus violente du film montre le garçon bousculant la fille avec une rudesse feinte pour prouver à ses copains mâles qu'il ne s'abaisse pas à jouer avec des filles, j'ai été bouleversé, au point d'en vouloir aux réalisateurs et aux protagonistes: comment peut-on avoir l'idée de réaliser un film aussi bouleversant? Cela devrait être interdit! Je n'arrête pas de penser aux deux protagonistes, Jaeb et Noy Nah, et chaque fois que j'y pense, les larmes me remontent aux yeux. Pourquoi a-t-il fallu que Jeab fasse pleurer Noy Nah? N'allez surtout pas voir ce film!
Le pire, c'est qu'il est bien fait. Les acteurs sont bons, et la manière de filmer sympa. Pas de zooms ni de travelings. La caméra reste immobile lorsque les personnages évoluent dans le paysage. Pas un soupçon de sexe, même pas suggéré: il s'agit d'amour prépubère. Un film qui peut être vu à n'importe quel âge. Et qui, même si il m'a bouleversé, est avant tout drôle: les spectateurs n'ont pas arrêté de s'esclaffer.
Vu le succès qu'il est un train de se tailler ici, il subsiste un petit risque qu'il soit un jour montré sur les écrans européens... Pour vous mettre en garde, je serais malheureusement incapable de vous donner les noms des acteurs et du réalisateur. Je sais seulement que selon les sous-titres, "Fanchan" est traduit par "my girl", ce qui est plus qu'approximatif, parce qu'en thaï, "Fanchan" (prononcer "fèène tchanne"), peut signifier "mon amoureux" ou "mon amoureuse".
Je l'ai vu voici trois jours à Phitsanulok, une ville où je vais travailler comme prof dès la fin de ce mois, après un bref séjour en Suisse. Par hasard, il se trouve que cette ville a été le théâtre de la seule vraie romance que j'ai vécue en Thaïlande. Nous nous étions embrassés sur un banc public désert, au bord de la rivière qui traverse la ville, après nous être assurés que personne ne pouvait nous voir. La fille était sur le point de partir en Europe pour travailler au noir et amasser de l'argent pour aider sa famille - ce qui est le devoir d'une femme thaïe. A un moment, elle m'a demandé combien je serais prêt à payer à ses parents si je l'épousais. J'ai menti en disant: 100.000 Baths (ce qui correspond au tarif standard chez les personnes de classe moyenne, ni riches, ni pauvres).
Elle n'a rien répondu. Sans doute était-ce trop peu dans son cas. Elle est partie en Europe, et j'ai, par la suite, parfois regretté de ne pas lui avoir proposé dix fois plus contre une promesse formelle... Peut-être aurais-je pu la libérer de cette obligation que la tradition lui impose vis à vis de la famille, à qui elle doit apporter de l'argent soit en travaillant, soit par le mariage. "Les filles sont vendues", m'avait-elle glissé avec un petit zeste de révolte dans la voix, avant de se reprendre, et d'admettre que "telle est la tradition".
Je n'étais pas retourné à Phitsanulok (prononcer Piie-ssa-nou-lauauke). depuis cette nuit où j'avais sous-estimé la valeur de cette femme (que j'appellerais Pai, ce n'est pas son vrai nom, que je préfère garder pour moi, notre courte romance était secrète).
Je ne suis retourné que très récemment dans cette ville, pour me présenter à mes futurs collègues. Après avoir vu ce film bouleversant, j'ai erré le long de la rivière en pensant que Pai n'était pas à mes côtés, et en réalisant, enfin, à quel point elle me manquait. J'avais été très heureux de retourner à "Piilauke" (abréviation familière). Je disais toujours que "j'aimais beaucoup" cette ville, sans être capable de dire pourquoi. Maintenant, je sais... Trop tard!
Mes pas m'ont conduit un bureau où travaille une de ses soeurs. J'ai poussé la porte, pour être accueilli par un cri de joie et de surprise. Elle m'a montré des photos du mariage de Pai avec un européen. Puis l'a appelée sur son portable. Nous nous verrons lors de sa prochaine visite en Thaïlande et resterons amis. Nos embrassades ne seront plus mentionnées. Sa soeur m'a invité à manger des hamburgers et a insisté pour m'inviter.
J'essaye depuis de me persuader que ce qui compte, c'est que Pai soit heureuse.
UN DIMANCHE MATIN EN BIRMANIE - LES ESCLAVES DES TEMPS MODERNES
Je viens de me présenter à la douane birmane, dans la petite ville frontalière de Myawaddi. Le pays s'appelle Myanmar, ou Birmanie, c'est selon. Sur les cartes modernes en français, c'est généralement Myanmar, mais les journaux anglophones continuent à écrire "Burma" en ajoutant l'autre nom entre parenthèses. Quant à ses habitants, ils restent des "Burmese", donc des Birmans.
Le gouvernement a fait changer "Birmanie" en "Myanmar", parce que c'est comme ça que le nom du pays se prononce ici. Mais le gouvernement de ce pays est fortement contesté à l'étranger (comme à l'intérieur), ce qui fait que certains continuent à dire "Burma" en anglais.
En 1990, le régime birman avait organisé des élections mais avait refusé le résultat parce que le parti d'opposition avait gagné. Une bien curieuse conception du droit de vote... Le vainqueur de ses élections, la très attrayante et photogénique Aung San Suu Kyi, recevrait le prix Nobel de la paix quelques années plus tard. En mai 2003, elle était une nouvelle fois détenue, sous prétexte de "sécurité", ce qui fait que l'on parlait à nouveau de la Birmanie dans la presse internationale.
En ce qui me concerne, les deux courtes visites que j'ai effectuées cette année dans ce pays avaient une motivation plus administrative que politique. Le visa que j'ai en Thaïlande (un visa dit de non-immigrant) me contraint à sortir du pays tous les 90 jours. Les autorités Birmanes le savent, et donnent aux Européens vivant en Thaïlande la possibilité de faire tamponner leur passeport à Myawaddi, contre 500 Baths ou 10 dollars. Le passeport demandé, au demande à l'éphémère visiteur s'il veut visiter Myawaddi. Si c'est le cas, il doit laisser son passeport à la douane et peut partir pour une petite ballade, mais ne doit pas quitter l'agglomération, et revenir avant 6 heures de l'après-midi.
La dernière fois, j'ai décidé de profiter de l'occasion pour me plonger un peu dans l'atmosphère birmane. Ce fut difficile et impressionnant. Difficile, parce que j'étais sans arrêt harcelé par des personnes qui voulaient me vendre des services, comme par exemple me transporter en tricycle vers le temple bouddhiste, alors que voyager sur ces vélos à trois roues sur les ruelles non goudronnées de Myawaddi est plutôt inconfortable, et guère plus rapide que si on va à pied. Et je n'ai pas besoin de guide, je préfère les surprises d'une promenade au hasard.
J'ai trouvé un moyen d'éloigner les solliciteurs: avant même qu'ils ne m'adressent la parole, je m'exclame: "Maille Aou!". Cela signifie "je ne veux pas!" en Thaï, langue quelque peu comprise par les Birmans vivant à la frontière. En Asie, une telle rudesse, dire "je ne veux pas" à une personne qui s'apprêtait seulement à m'adresser la parole, surprend. Ce qui fait que l'on me laisse tranquille...
C'est un véritable plongeon dans le temps. Partout, je vois des machines à coudre mécaniques à pédale, entre les mains de tisserands - peut-être est-ce une spécialité de cette ville, si dans toute la Birmanie, il y a autant de tisserands qu'à Myawaddi, cela voudrait dire que les Birmans achètent des habits neufs tous les jours, ce qui n'est certainement pas le cas. Je croise des hommes qui, en guise de chemise, n'ont qu'une sorte de chiffon ayant naguère été un vêtement, mais qui, de l'autre côté de la frontière, ne pourrait servir plus que de serpillière. Pas de pantalon non plus: nombreux sont ceux qui n'ont pour couvrir leurs jambes qu'un bout de tissu noué autour des reins... Peut-être est-ce une tradition locale. Mais que les chemises soient en haillons, j'ai de la peine à croire qu'il s'agisse d'une coutume. Et à quoi servent donc tous ces tisserands?
Je visite le temple, salue une statue bariolée du Bouddha haute comme trois hommes, m'assieds dans une sorte de restaurant (il y a toit, des chaises et des tables, mais pas de murs, ce qui est courant dans cette partie de l'Asie). J'essaye d'engager une conversation, en anglais, puis en thaï, mais la barrière des langues est réelle. Inutile de préciser que je me connais pas un mot de Birman...
Je poursuis ma balade jusqu'aux limites de l'agglomération, et engage une conversation hésitante avec trois jeunes femmes assises sur le seuil d'une maison en bois montée sur pilotis (c'est courant dans cette région, le sol étant souvent boueux). L'une d'elle me dit qu'elle passe souvent la frontière pour aller travailler dans un hôtel de Mae Sot (la ville thaïe frontalière). Toujours en raison des langues, la conversation ne peut aller bien loin.
Je me promène encore un peu, m'arrête devant une église baptiste où des fidèles Birmans chantent avec entrain. Je guigne par la porte, on me fait signe d'entrer, mais je préfère secouer la tête en souriant, je ne me vois pas commencer à discuter de théologie en parlant avec les mains... Je réalise que la population birmane est autrement plus multicolore qu'en Thaïlande. La Birmanie est une ancienne colonie britannique, et avait été une partie de l'empire des Indes. Ce qui explique que je croise des personnes d'apparence indienne. Et que les chrétiens soit plus nombreux qu'en Thaïlande, pays qui n'a jamais été colonisé.
Je réalise surtout à quel point les gens abordent des faces sombres, semblent préoccupés... Vivre ici ne doit pas être facile.
Je repasse la frontière, traverse le long "pont de l'amitié" enjambant la rivière séparant les deux pays. La Thaïlande me semblait pauvre, mais tout est relatif...
Je ressasse ce que j'ai lu dans la presse thaïe sur les travailleurs clandestins birmans en Thaïlande. Ils sont employés en usine ou comme domestiques agricoles, et payés moins que le salaire minimum thaï, qui n'est pourtant pas énorme. De jeunes birmanes sont emmenées vers les bordels de Bangkok, où elles travaillent pour une salaire de misère, voire pas de salaire du tout. Et la loi Thaïe ne les protège pas, ou peu.
Le gouvernement thaï décourage les Birmans résidant en Thaïlande de protester contre la dictature qui opprime leur pays. Est-ce par ce que la Thaïlande profite de la situation? Je ne sais...
Il y a des clandestins thaïs en Corée, à Taïwan, en Israël et ailleurs. Et des clandestins birmans, cambodgiens ou laotiens en Thaïlande. Le commerce des marchandises et des capitaux est mondialisé depuis longtemps, se libéralise encore, mais le marché de la main d'oeuvre, lui, ne se mondialise pas, bien au contraire: en Thaïlande comme ailleurs, la répression s'accentue contre les clandestins - ce qui permet à leurs employeurs de les exploiter plus encore.
Certains économistes reconnaissent que la libéralisation du marché de la main d'oeuvre est nécessaire dans le monde actuel, mais les mentalités s'y opposent...
Ludwin Kampheng
ludwin@no-log.org
Phet
9 octobre 2003